Gérard Depardieu : son interview explosive face aux lecteurs du parisien

Publié le 2 Juin 2010

Gerard Depardieu performs at Mariinsky Theatre - Saint Petersburg

 

A l'occasion de la sortie de son nouveau film "La tête en friche", Gérard Depardieu se confie dans le Parisien ce mercredi et répond sans retenues aux questions posées par les lecteurs.

 

BÉNÉDICTE WATTELET: On a l’impression que « la Tête en friche » raconte une partie de votre histoire et que Germain, le héros, vous ressemble. Est-ce ce qui vous a attiré ? 

GÉRARD DEPARDIEU: Je ne sais pas si c’est une partie de mon histoire… Le personnage en lui-même, avec son innocence, son amour des autres, c’est un héros de roman. Moi, quand j’étais très jeune, la lecture à haute voix m’a sauvé de beaucoup de choses et m’a appris la tolérance. 


MARIE GREGOND: Le film raconte une magnifique histoire d’amour entre Germain et Margueritte, une très vieille dame jouée par Gisèle Casadesus. Quelle était votre relation pendant le tournage ? 

On ne peut être qu’amoureux des personnes âgées ! Je fréquente souvent les maisons de retraite et j’ai remarqué que les femmes sont plus aptes que les hommes à conserver un désir de vivre. Marguerite Duras, à 82 ans, en dehors de ses maladies, était quelqu’un de jamais vieux. Madeleine Renaud était incroyable. 


GARY MESSENS : Contrairement à votre personnage, avez-vous reçu beaucoup d’amour maternel ? 

Bien sûr. Je n’ai pas été élevé « normalement », mais j’ai été élevé avec beaucoup d’amour car j’ai été élevé libre. A 8 ans, je pouvais passer des nuits dehors. On m’aimait suffisament pour me faire confiance. Ça vaut toutes ces éducations « bourgeoises ». Souvent, les parents donnent à leurs enfants des rêves impossibles. 


MARIE GREGOND: Comment vos parents ont-ils perçu votre ascension ?

Ils sont morts très tôt. Je ne les ai jamais vus plus étonnés que cela. Un jour ils m’ont vu verser un seau d’eau sur la tête d’Henri Tisot à la télévision et ils ont dit : « Ah ben, c’est lui. » Et c’est tout. Ils étaient complètement en dehors, dans une marginalité qui pourrait ressembler à celle des Gitans ou des Indiens des réserves d’Amérique. Sauf qu’il y avait autre chose. Une liberté. Les valeurs de la terre : le jardin, le potager. 


STÉPHANE CABARET: Votre personnage est traumatisé par l’école, vous-même l’avez quittée à 13 ans, pensez-vous qu’on a tort de forcer les enfants à poursuivre des études ? 

Il m’a fallu cinquante ans pour comprendre la chance que j’ai eue de ne pas rentrer dans un format scolaire, parce qu’on est terriblement handicapé humainement… Quand j’ai quitté l’école, j’ai su qu’il fallait lire. Après, j’ai compris parce que j’ai voulu comprendre. 


GAYLORD GUEREC: Avez-vous été complexé par un certain manque de culture ? 

J’avais du plaisir à lire, même à déchiffrer les choses ou à demander quand je ne comprenais pas. Goethe, je l’ai appelé « Gohêthe » pendant longtemps ! Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre que ça fasse rire ? Je suis invexable, là-dessus. C’est une certaine chance. Je fais confiance à la vie, au désir, à l’appétit de vivre. La culture ne veut rien dire. L’étalage. J’ai lu un tas de livres que j’ai oubliés, en revanche je n’ai pas oublié les situations.

 

BÉNÉDICTE WATTELET : Qui sont vos vrais amis dans le métier ? 

J’ai plutôt des amis agriculteurs, éleveurs, marins, pêcheurs. Dans ce métier, à part Marielle, Rochefort, Carmet, j’en ai très peu. Des femmes, oui : Fanny Ardant, Catherine Deneuve, Isabelle Adjani. C’est lourd pour elles, parce que c’est un milieu très misogyne. 


Que pensez-vous de la nouvelle génération d’acteurs ? 

Je pense qu’il y a beaucoup de narcissisme et de complaisance. Il faudrait quand même qu’ils se lâchent un peu, qu’ils soient un peu sales. Mais vraiment : un mec qui a du vomi sur lui… qui pue… qui vient de chier sur lui de peur. Là, non, il n’y a pas de chierie, il y a rien. C’est très clean. Pas d’acharnement à la vie. 


GAYLORD GUEREC : Pour « Mammuth » vous avez été payé le minimum syndical… 

Non, parce que je n’aime pas les syndicats ! Où sont les Marchais, les Blondel, les gens charismatiques ? Maintenant, on est devant des poêles à frire. Je trouve que la retraite à 60 ans, ce n’est pas la peine. Ce sont des faux débats de politiques, Martine Aubry et tout ce qui s’ensuit. Moi, la retraite, je n’y pense pas parce que je ne travaille pas. Je cotise énormément, pour des tas de gens. La Sécu, je ne m’en sers jamais, je n’ai pas de carte Vitale. Je n’ai jamais voté. Je ne me sens pas français. Mon pays, c’est le monde. 


BÉNÉDICTE WATTELET : Est-ce l’argent qui guide vos choix ? 

L’argent n’a jamais rien guidé chez moi. J’ai des scooters, j’ai un garage parce que ça me plaît, des restaurants, 80 personnes qui travaillent avec moi, qui font du vin, de la boucherie, de la poissonnerie… Mes valeurs, c’est la terre, ce qu’elle donne et comment raisonner les cultures pour sortir de cette espèce de boulimie et de vacherie qui nous engraisse et qui nous obèse (sic) et qui nous baise, tout simplement, avec ces grandes surfaces qui abrutissent tous les pauvres agriculteurs ou les pauvres éleveurs. 


STÉPHANE CABARET: C’est la semaine de la déclaration de revenus, est-ce que vous la faites en râlant ? 

Ce n’est pas moi qui la fais. Moi, l’argent, je ne le vois pas. Je n’ai ni carnet de chèques ni carte bleue. On me donne des sous comme on donnerait à une femme pour sa semaine. Je dis : « J’ai besoin de ça, je peux ? » Je ne saurais pas. Et je ne réponds à aucun courrier, je n’ouvre jamais une lettre, ça m’angoisse. Après, je sais à peu près combien je paye. Je dis : « Ah quand même, merde ! » Si je peux voler, je vole, parce que j’adore voler… (Il sourit.) Seul le luxe est digne de l’homme. Ce qui est bon marché est inhumain. Je vis donc luxueusement, en m’écartant de toutes ces choses. 


PHILIPPE PUISSANT : Avez-vous été tenté de vous expatrier, comme Delon ou Johnny ? 

Pour quoi faire ? Payer moins d’impôts ? Johnny, depuis qu’il est parti, je pense qu’il a pas mal de pognon, alors qu’avant il n’en avait jamais, mais ce ne sont pas les impôts qui l’ont ruiné. 


GARY MESSENS : Que pensez-vous de la nouvelle réforme des retraites ? 

Ça me semble aberrant. S’il y a des gens qui veulent s’arrêter de travailler à 60 ans, qu’ils s’arrêtent, qu’ils se démerdent. Déjà, on devrait informer les gens qui disent « vivement la retraite ». La retraite, c’est aussi une petite mort. On devrait les éduquer, leur donner des cours de dessin, de jardinage. Sinon, ça se termine au bistrot. 

Après, il y a le médecin, parce qu’on est déprimé. Et après, on crève.


MARIE GREGOND : Quel serait votre bilan de la politique actuelle ? 

Je n’ai pas de bilan. Parce que je suis beaucoup plus tourné vers le monde, surtout l’Europe. Or, on ne peut pas faire une Europe en arrêtant de travailler à 60 ans et en payant des retraites. Non, il faut des sacrifices. 


JACQUELINE BETSCOUN: Vous êtes épicurien. L’âge venant, trouvez-vous difficile de renoncer aux plaisirs, voire aux excès ?

C’est vrai que la boisson, je ne peux plus. J’ai mangé énormément et, à 61 ans, c’est dur de perdre du poids. Ça fait trois semaines que je mange normalement : un bout de poisson à midi, pas de pain, pas de vin, j’ai perdu une vingtaine de kilos. Un bon épicurien sait ce qu’il mange. 


BÉNÉDICTE WATTELET: est-ce douloureux de vieillir aux yeux des spéctateurs ? 

Je me suis montré dans tous les sens. Dans « Mammuth », je faisais 150 kg ! En revanche, s’il m’arrivait de devenir un légume, je commanderais vite la piqûre. Il y a des gens courageux j’ai bien vu Guillaume, avec la jambe coupée , mais il faut un moral d’acier. Il y a maintenant suffisamment de médicaments qui peuvent calmer jusqu’à l’absolu sommeil. Je n’ai pas peur, j’ai été dans des comas, j’ai vu la lumière blanche, la paix. Et c’est très bien. Les gens qui me connaissent sont avertis. 


GAYLORD GUEREC: Avez-vous un pronostic pour la Coupe du monde de football ? 

Non. En tout cas, les Français sont bien dans la merde, parce qu’il y a des sacrées équipes ! Le football, c’est magique, il suffit d’un rien. Je me souviens avec Auxerre, quand on a fait le doublé, on sent, à un moment, un état d’esprit qui fait qu’on est invulnérable. C’est comme un succès. Si on connaissait la recette… Une équipe qui gagne, ça m’émeut aux larmes ! Les pronostics, je verrai quand j’aurai le frisson. Si c’est la France, c’est très bien. Pour l’Italie… autant j’aime l’Italie, autant les joueurs italiens m’emmerdent. Ce Materazzi. Une tête à claques.